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A la mémoire de Fatima-Zohra Ben Ahmed assassinée à onze ans le 25 mai 1957 à M’dina Jdida d’Oran par les gardes territoriaux parce que son père, le commandant Moussa, était au maquis.
Des questions majeures et répétées que se posent toujours et encore les Algériens sont celles : comment remonter le temps, comment se réapproprier l’histoire et retrouver la trace mnésique qui est le retour de l’oublié ? Comment procéder à une élucidation du passé capable de rendre intelligible le présent, de lui donner du sens et de permettre aux Algériens de vivre ensemble, de vivre mieux ?
A travers la vie de Mohamed Ben Ahmed, c’est un récit historique qui se construit ; une mémoire qui se situe dans le temps en mouvements oscillatoires entre le «je» et le «nous», entre des «noms» de personnalités et de partis politiques, entre le peuple, le citoyen et le monde…
La biographie de M. Ben Ahmed que nous présentons dans ce texte ne relève pas du récit de vie au sens littéral du terme. Il ne s’agit pas des «Mémoires de Mohamed Ben Ahmed», ici transcrites et condensées telles que formulées par lui, mais d’extraits et d’analyses des discussions que nous avons eues, lui et moi, entre décembre 1984 et septembre 1985. Le commandant Moussa se refusait à l’usage exclusif du «je» tout en parlant de mémoire et en citant des historiens professionnels ou amateurs pour réfuter, approuver, nuancer, réinterpréter tel ou tel fait. Il se refusait à situer et à préciser son rôle dans une situation donnée tout en laissant entendre qu’il en était acteur. Son acte, même décisif, n’avait d’importance que le résultat de l’événement. Il aimait dire avec son air narquois : «Comment pourrais-je dire que je fais l’histoire, alors que je suis encore dans le présent, alors que je ne suis qu’un homme au milieu de millions d’autres hommes tout aussi importants que moi ? Même un roi sans son royaume ne peut faire l’Histoire !»
De sa passion pour l’histoire, l’humilité n’est jamais absente. Le culte du héros l’excédait ou le faisait rire. Il avait un mépris cinglant à l’égard des menteurs et un humour à la Talleyrand pour les «moi je… moi je» et autres imposteurs.
Sa trajectoire personnelle peut être tracée, datée et située à différents moments et lieux. Il détestait l’approximation ou la litote quand il s’agit d’histoire. Ce qui est ici essentiel dans son discours, c’est la représentation qu’il donne de la succession, de la corrélation et de l’effet de ces différentes séquences sur la durée historique. Il ne procède pas par dissimulation volontaire, mais plutôt par ellipse ou par image quand il s’agit de lui, de sa famille, de son père, de sa mère ou de ses amis. Quand une question est pointée sur un fait intime précis, la réponse est aussi précise, déconnotée, débarrassée de tout commentaire anecdotique.
Ce qu’il faut souligner — et c’est là un point crucial — , c’est que le commandant Moussa s’est séparé de son passé militant comme héritage, moyen et possibilité d’une carrière politique. Il est libéré de prison en 1967 où l’avait enfermé Ben Bella en 1964. Sa visite à Aït Ahmed dans les maquis n’a jamais été un signe de ralliement ni d’adhésion au FFS. Il recherchait à constituer une alliance démocratique capable de renverser les rapports de force au sein du BP du FLN et à l’Assemblée nationale. Pour lui, la guerre était finie et les temps étaient désormais venus pour célébrer et vivre la libre expression des gens. Cette rupture le libère en quelque sorte d’une revendication de légitimité historique et de capital symbolique pour réaliser une vocation politique et participer au partage du pouvoir. Pour lui, le seul moyen d’accéder à une fonction de pouvoir passe par le jeu démocratique et les compétitions électorales et les valeurs et l’éthique des temps de guerre deviennent des valeurs et une éthique citoyennes.
Le rapport au passé n’est plus pour lui hypothéqué ou parasité par des stratégies d’accès aux sphères dirigeantes. L’acteur, le témoin et le narrateur ne sont plus dissociés sinon mentalement par les jeux et la mémoire et ceux du langage. Le commandant Moussa n’a pas été homme de compromissions et de clientèle ni homme à courber l’échine. Pour lui, l’indépendance de l’Algérie pouvait et devait signifier non seulement la libération juridique mais aussi et surtout la citoyenneté et les libertés pour tous les Algériens. Ces idées lui vaudront la geôle et nous permettent aujourd’hui de comprendre pourquoi le destin politique national de cet homme de qualité, de cet homme libre est demeuré un destin inachevé.
Contrairement à la majorité des militants du mouvement national qui ont accédé au sommet de la hiérarchie de l’ALN, donc de la sphère réelle du pouvoir qui va structurer l’Etat, Mohamed Ben Ahmed d’abord connu sous le pseudonyme de lieutenant Mourad (1957-1959) puis sous celui du commandant Moussa, n’est pas un radical ni un activiste au sens donné à ce type de militant par les historiens du mouvement de libération nationale. Il n’a jamais été adhérent au PPA ni par voie de conséquence à l’Organisation spéciale (OS) qu’ont dirigée successivement pour l’Oranie Ahmed Ben Bella et Hamou Boutlélis. Il ne rejoint le MTLD qu’en 1953 au moment où cette organisation va rentrer dans la phase ultime de sa crise à l’issue de son congrès d’avril 1953 qui provoque à la fois un renversement de la tendance par la suprématie des modérés sur les radicaux et un processus irréversible de dislocation. La forme de sa vie militante est à l’opposé de celle de Hamou Boutlélis, d’un Zeddour Kacem, d’un Hadj Ben Alla, d’un Mohamed Nekkache ou de celle d’un Souyah Houari... qui furent ou sont ses amis ; qui appartiennent à sa génération et qui habitent et évoluent dans la même cité : Oran.
Il y a entre eux un élément distinctif primordial dans les modalités d’accès et d’activité dans le politique. Chez M. Ben Ahmed le processus militant est discontinu non pas par arrêt et retrait, mais par déplacements successifs qui le conduisent de la configuration islahiste (1940), à l’UDMA (1947), au MTLD (1952), au FLN (1955) et enfin à l’ALN (1956). Il y a ici tout un réseau de correspondance entre les formes de conscience politique de M. Ben Ahmed et les formes d’extériorisation de cette conscience face aux réalités de la vie sociale et politique oranaise et nationale et face aux projets des organisations nationalistes.
M. Ben Ahmed est né le 2 juillet 1920 à Oran, d’une famille installée dans cette ville depuis trois générations.
Mohamed Ben Ahmed appartient à une catégorie d’Algériens relativement privilégiés qui le situe, par familles interposées, dans l’espace social oranais du côté de l’autorité coloniale, son père est brigadier de police depuis 1916 et son oncle est inspecteur dans le même corps. Son cadre de vie est confortable même s’il est situé dans le quartier périphérique de Lamur. Il est l’aîné de quatre enfants. Sa mère meurt en 1927, son père se remarie avec la sœur de sa défunte épouse de laquelle il divorce deux ou trois ans plus tard pour ne plus se remarier.
Il suit une scolarité normale au Collège Ardaillon achevée par l’obtention du diplôme de fin d’études. Il est nommé instituteur en 1939, année où son père meurt dans un accident et dans l’exercice de ses fonctions à l’âge de 55 ans. L’héritage paternel n’est pas utilisé par le jeune Ben Ahmed comme faire-valoir auprès de l’administration coloniale ou pour tenter une «assimilation» dans les sphères sociales et politiques européennes. Le seul usage qu’il en fait après le décès de son père est de demander à la préfecture — sans résultat — une patente de commerce de tabac et de librairie en 1940 après avoir renoncé à la carrière d’enseignant qui l’obligeait à quitter la ville pour un poste dans le pays profond.
Le 10 juillet 1940, la Constitution de 1875 est abrogée et Pétain devient chef d’Etat français le 16 juillet de la même année. L’ordre nouveau accentue les discriminations envers les musulmans et les juifs. Le haut clergé d’Algérie, la presse et l’administration coloniales par la voie du gouverneur Le Beau, adressent un message de dévouement au maréchal Pétain.
Le 7 octobre 1941, les juifs perdent leur citoyenneté par abrogation du décret Crémieux. Un second trait de caractère de nature culturelle et psychologique distingue M. Ben Ahmed des militants oranais qui vont organiser le mouvement national de la ville. Mohamed Ben Ahmed intériorise les valeurs humanistes propagées par l’école de la Troisième République. Il lit et se passionne pour l’Histoire, il se rapproche des lettrés et suit le mouvement islahiste non pas par conviction idéologique, mais par pragmatisme. En 1940, le PPA et le PCA sont interdits et leurs directions et principaux militants sont arrêtés ou recherchés. H. Boutlélis tente de le recruter et de l’entraîner dans la clandestinité du PPA. C’est sous l’inspiration et la conduite de son condisciple Belhalfaoui et des sages que sont les cheikhs Tayeb El Mehadji, Zemmouchi, Saâd El Hachemi, Zahiri qui en ces années rayonnent sur la ville et la région oranaise, qu’il s’initie au travail politique à travers des actions culturelles pratiques. Contrairement au travail, souterrain du PPA, dissout en septembre 1939, les Oulémas sont considérés par M. Ben Ahmed comme des gens réalistes et pratiques. L’attraction qu’exercent sur lui les animateurs du réformisme religieux est motivée, d’un côté, par leurs positions sociales et leurs qualités intellectuelles et, de l’autre, par les initiatives qu’ils prennent notamment en créant des écoles, des cercles et des associations dans les quartiers musulmans.
La ligne de démarcation qu’il trace entre le PPA interdit et clandestin et les ulémas n’est pas fondée sur une position idéologique mais sur un choix basé sur le bon sens et son appartenance sociale aux contours encore imprécis et qui regroupe des lettrés, des fonctionnaires et des commerçants. D’ailleurs, il n’est pas étonné de voir dans la mouvance islahiste des hommes tels que Souiyah, Dellal, Metahri ; ces derniers rejoignant d’ailleurs le PPA dès 1943, et retrouvant ainsi des militants PPA un peu plus jeunes, tels que Kahloul et Mazouni. Ce que constate Ben Ahmed en ce début des années 1940 dans la cité oranaise, c’est une situation sociale tendue, une misère atroce et un resserrement de l’espace du travail politique. L’extension du PPA, organisé à Oran en 1939, est bloquée à la fois par son interdiction, les lois d’exception et la dispension de ses militants arrêtés ou mobilisés dans l’armée française.
Ce qui prime pour lui — et cette idée l’oppose à son ami Boutlélis — ce n’est pas de répandre par la propagande ou l’activisme les idées du nationalisme et de l’indépendance, mais d’organiser le nationalisme pour préparer l’indépendance. Ce principe lui paraît d’autant plus juste que la compétition entre les différentes formations politiques, en cette période de guerre, n’apparaît plus comme objectif décisif. Cette attitude d’apparente réserve est en fait une attitude de rationalité face à une réalité aux enjeux mondiaux qui débordent la question nationale.
Cette attitude va se manifester une seconde fois en 1946-47 lors de la création simultanée de l’UDMA et du MTLD et du retour légal du PCA par son adhésion à l’organisation que dirige Ferhat Abbas. Là aussi, ce qui fait sa décision, c’est d’une part le refus manifeste de l’activisme et du romantisme révolutionnaires qui agitent les milieux nationalistes du PPA.
Ce que retient en mémoire Mohamed Ben Ahmed, c’est que la question nationale est internationalisée sinon de juré du moins de facto dès 1943. Et c’est à Ferhat Abbas qu’en revient l’initiative. Le mémorandum que présentent les notables algériens conduits par Abbas est simultanément remis au général Giraud et au général Murphy qui commande les forces américaines en Algérie. Cette internationalisation de la question algérienne est, bien entendu, restrictive et aléatoire parce que l’Algérie n’est pas sujet à part entière dans les débats mais objet stratégique dans la nouvelle configuration géo-politique du monde qui sera fixée à Yalta. En 1946-1947 Mohamed Ben Ahmed est déjà un commerçant prospère. La présence américaine à Oran a libéré les Algériens et les juifs des lois d’exception et a fait de son port l’un des plus actifs de la Méditerranée. Il fait un bref passage dans l’armée française après son ordre de mobilisation en 1943. Il est affecté dans une unité administrative puis dans une compagnie en partance pour l’Italie. Il déserte sans être inquiété et recherché tant la confusion était grande dans la recomposition de l’armée française, d’abord vaincue puis divisée et morcellée. La confusion ne concerne pas seulement la restructuration des forces armées en Algérie, mais agite aussi fortement les sphères dirigeantes françaises de Vichy, de Londres ou d’Alger. Entre 1942 et 1944, quatre gouvernements généraux se succèdent à Alger : Giraud, Chatel, Peyrouton, Catroux. Un gouvernement provisoire de la France dirigé par De Gaulle s’installe à Alger jusqu’en août 1944.
Dès 1944, De Gaulle cherche à rassurer, mais aussi à contrôler les dirigeants politiques nationalistes. Sa démarche vise avant tout la reprise en main de l’Algérie dans le cadre strict de la souveraineté française contre toute forme de protectionnisme anglo-américain et contre toute prétention à l’indépendance. Par l’intermédiaire de Catroux, porteur de projets de réforme, De Gaulle verrouille la question algérienne dans une grille strictement juridique et soumet ses intentions aux différents chefs nationalistes : Cheikh Ibrahimi pour les Ouélmas, Messali pour le PPA et Ouzegane pour le PCA. Selon Ben Ahmed, De Gaulle cherche à disqualifier F. Abbas et Sayah Abdelkader pour avoir pris des contacts avec Murphy. Ils seront mis en résidence surveillée dans le Sud oranais de septembre à décembre 1943. L’ordonnance du 7 mars 1944 abroge le code de l’indigénat et accorde la citoyenneté française à 60 000 Algériens.
Pour Mohamed Ben Ahmed les mesures prises par De Gaulle sont positives, mais produisent en même temps une immense illusion. Pour lui, De Gaulle s’est trompé d’époque et s’est trompé sur le sens et le contenu du concept de citoyen. Ce qui est maintenant unanimement revendiqué par les Algériens avec quelques nuances d’une formation politique à une autre, c’est la citoyenneté algérienne. Il s’agit bien d’une illusion dans le sens où ni l’autorité des alliés ni celle du CFLN (De Gaulle) n’ont entamé encore moins neutralisé la puissance des représentants de la colonisation dont certains d’entre eux ont été compromis avec l’ennemi qu’ils ont publiquement, moralement et économiquement aidé.
Après un repli et un silence prudent entre novembre 1942 et août 1944, ils réapparaissent sur la scène publique avec les habits neufs du patriote français. Ils vont maintenant traquer l’ennemi intérieur : le nationaliste algérien. L’analyse qu’opère M. Ben Ahmed de cette période charnière est aussi concise que pertinente parce qu’elle ne s’arrête pas au constat, mais devient des interrogations face à deux types d’illusion.
- Celui qui découle de la stratégie de De Gaulle fondée sur un réformise par le haut, modulé et contrôlé dans une loi cadre.
- Celui des AML, obligé de taire les conflits internes et de se positionner par rapport au projet gaulliste.
Le train de mesures contenu dans l’ordonnance du 7 mars 1944 va justement révéler la complexité des formes de manifestations des rapports de force qui, loin de se polariser autour des deux termes du binôme colonisateur-colonisé, va constamment se déplacer et s’entrecroiser dans les champs politiques colonial et national.
Le premier effet de cette ordonnance est celui d’ouvrir une perspective légale aux formations politiques algériennes, qui, maintenant reconnues, entrent en compétition avec la puissance coloniale centrale. C’est là que se niche l’illusion. En effet, cette compétition ne s’exerce pas terme à terme, projet contre projet dans l’arbitrage des urnes. Elle se heurte d’abord à la présence de la population coloniale et à ses appareils de coercition qu’elle contrôle en exclusivité pour détourner toute revendication nationaliste, la vider de son contenu ou tout simplement pour la nier en la réprimant physiquement. En outre, cette confrontation n’évacue pas celle qui existe entre les différentes organisations algériennes qui se structurent au lendemain du congrès des AML. Mais avec l’illusion, il y a aussi un aspect positif jusque-là inconnu et inimaginable. Plus d’un million d’Algériens investissent le terrain des luttes politiques en participant à la cascade d’élections organisées après 1945. Même partielle, même truquée, dit M. Ben Ahmed, la pratique politique démocratique prend position dans le paysage social algérien. Le troisième type d’illusion est généré par l’ordonnance de 1944, que M. Ben Ahmed voit comme étant l’autre versant de la reconnaissance de la légalité des partis politiques algériens. La légalité permet d’infléchir, de contrôler et de quadriller, précisément au nom du droit et de son prolongement la répression, les pratiques de ces organisations. En bref, ce dispositif politico-juridique, véritable écran idéologique attractif, alimente l’espoir d’une ouverture démocratique qui, peu ou prou, va piéger chacune des directions des partis nationalistes. Comment ces derniers vont se positionner, maintenant que le congrès des AML a souligné les clivages et disqualifié le discours de F. Abbas et celui des réformistes et projeté en avant-scène Messali Hadj ? Bien qu’ayant abandonné le principe de l’assimilation, le programme de Abbas reste oblitéré et entravé par la position sociale et la formation intellectuelle du personnage. Les références culturelles, sa culture politique notamment, lui font refuser le populisme, l’exaltation du sentiment national, l’égalitarisme social et l’activisme militant radical. Mohamed Ben Ahmed prend bonne note du discours de modération, de modernité et de libéralisme de Ferhat Abbas. Il y adhère totalement. Mais il est enfant de Lamur, quartier pauvre représentatif d’une Algérie plébéenne, paupérisée, à la culture érodée et carencée. L’intelligentsia algérienne est numériquement faible et se positionne sur les différentes formations politiques. Elle n’arrive pas à cristalliser, à reproduire et à diffuser une culture suffisamment ample pour rehausser la conscience populaire au niveau des luttes politiques actuelles et à opposer un discours intellectuel à la culture coloniale. Les trois versions du réformisme algérien : celle politico-juridique et libérale de F. Abbas, celle, culturaliste et religieuse des ulémas et celle sociale, des communistes apparaissent comme appuyées sur des couches urbaines relativement autonomisées mais totalement décentrées du pays profond. C’est ce décalage qui pose problème à M. Ben Ahmed qu’il voit comme une réduction de l’Algérie et du nationalisme en général aux états-majors politiques urbains. Il récuse et refuse le discours populiste du PPA dont le dédoublement en MTLD augure pourtant une nouvelle vision du politique en acceptant la légalité et la compétition électorales. Tout en persévérant dans le travail clandestin avec notamment la création de l’OS que Belouizdad, puis Aït Ahmed et Ben Bella dirigeront successivement. L’UDMA lui paraît plus cohérente de par sa composition humaine faite de professeurs, de médecins, d’avocats, de négociants, de fonctionnaires, plus libérale, moderniste et démocratique dans son discours et dans son fonctionnement que le MTLD.
Les ulémas qui occupaient le terrain au début des années1940, gardent à leur mouvement son caractère associatif de nature culturelle et religieuse. Les élections qui se succèdent avec leur lot de truquage n’entraînent pas une dynamique d’union mais seulement des compromissions et des calculs qui délogent le travail politique de ses intentions essentielles vers le carriérisme individuel ou strictement partisan. F. Abbas est contraint à ces compromissions avec le gouverneur général. Léonard, en négociant avec lui les sièges à assurer à l’UDMA. En 1952, Mohamed Ben Ahmed adhère au MTLD et se présente aux élections municipales de 1953 en seconde position derrière son ami Souiyah, membre du comité central. L’objectif était de battre le Dr Sid Kara, candidat de l’administration coloniale. C’est l’année de la déliquescence de tous les partis politiques algériens affirme M. Ben Ahmed comme pour souligner la justesse de ses analyses précédentes. La preuve en est donnée par le résultat de ces élections municipales qui aboutissent à la victoire du PCA devant l’UDMA qui a mystérieusement présenté le socialiste Saâdoun en tête de liste. Au second tour le MTLD fait union avec le PCA au grand scandale de l’UDMA. Le PCA accepte que Souiyah— après le refus de M. Ben Ahmed d’être le candidat trait d’union — soit tête de liste, alors que Fodil son candidat avait obtenu un meilleur score.
L’administration intervient au second tour, en faisant triompher la liste Sid Kara qui avait obtenu 600 voix au premier tour.
La logique légaliste venait de démontrer son caractère d’imposteur et son incapacité à s’appliquer dans une société où l’inégalité est son principe d’existence. Le MTLD entre dans un processus de crise aggravée par le démantèlement de l’OS et l’arrestation ou l’exil de ses dirigeants et principaux militants.
Mohamed Ben Ahmed devient le commandant Moussa :
Mohamed Ben Ahmed est une figure singulière dans la mesure où cet homme ne déplore pas ses activités politiques en fonction d’un plan de carrière. A aucun moment entre 1940 et 1954, il n’occupe un poste de responsabilité politique de niveau national. Il n’est pas non plus ce que l’on peut appeler un militant de base ou un mécène politique. Il est solidement positionné dans la ville, il a quitté son quartier d’origine : Lamur, pour le centre-ville aux alentours de la Cathédrale. Il parle d’égal à égal avec des personnalités qui ont un rayonnement national tels Dr Ahmed Francis, Cheikh Ibrahimi ou Boumendjel, Hocine Lahouel ou Benyoucef Benkhedda.
Ces déplacements successifs dans les formations politiques tiennent d’un esprit libre et d’un refus du sectarisme. Ce sont les développements de la réalité politique qui dictent sa conduite sous l’exigence de la lucidité et de la critique. A aucun moment de son histoire, il ne se constitue une base sociale ou une clientèle pour négocier une position dominante ou un mandat électoral. Il y a chez lui comme une volonté —jamais avouée comme telle — de réussir une carrière politique sans concessions et donc sans l’apport des autres. Sa passion jamais assouvie de lire les biographies des «hommes qui ont engendré les grandes époques» — la formule est de lui — n’est pas entamée, même si aujourd’hui il ne lui apporte que le plaisir de l’esprit. Cet individualisme pugnace n’est pas celui des solitaires ; il est un principe philosophique et un mode d’existence. Il opte sans nuance ni précaution pour le libéralisme à une époque où le socialisme spécifique était le credo des dirigeants algériens : Ben Bella (1962-1965) et Boumediène (1965-1978). Mohamed Ben Ahmed et Souiyah Houari ne sont pas au secret des préparatifs du 1er Novembre. Les dirigents oranais de l’OS sont en prison, en exil ou en clandestinité, quelque part en Algérie. Après Novembre 1954, il participe avec Souiyah et d’autres à l’organisation du réseau Claude dans la ville en même temps qu’il amorce la naissance d’un mouvement contre la guerre et pour la négociation avec ceux qui sont dans les maquis. Le mouvement nommé Fraternité algérienne est fondé sur un manifeste que signent des personnalités de la ville d’origine algérienne et française : israélites, libéraux, religieux, des humanistes. 200 signatures sont récoltées et publiées dans Oran Républicain. En novembre 1955, ce mouvement prenait exemple sur Consciences maghrébines que présidait à Alger, le professeur André Mandouze. Toute la mosaïque ethnique, religieuse, idéologique et professionnelle est représentée dans le Manifeste oranais : docteur Duran, socialiste, Jacques Cougniot, chirurgien, Roger Ferro, ancien résistant et compagnons de Vercors, Jean Cohen, professeur, Abdelkader Safir, communiste, Souiyah Houari (MTLD), Kettar Abdelkader, commerçant (UDMA), Léonce Duchemin, religieux, Mahdad, professeur, Bensmaïne, médecin, Jean Chaffin, méca nicien, maître Thuveny, avocat, Claire et Albert Martinez, instituteurs, Paul Bouaziz, avocat communiste, Tayeb El Mehdji, chef religieux. Ce dernier est le frère de Zeddour El Kaçem, jeune intellectuel arrêté le 6 novembre 1954 et mort sous la torture dans les locaux de la DST à Alger quelques jours plus tard. Le 6 février 1956, c’est Mohamed Ben Ahmed qui est mandaté par le collectif pour présenter le document à Guy Mollet, président du conseil, alors en visite peu glorieuse à Alger. Cette initiative, qui n’avait pas obtenu l’aval de la direction du FLN, sera sévèrement condamnée et la condamnation s’adresse en particulier à M. Ben Ahmed, par Abane Ramdane. Il est à noter que le Manifeste conçu et diffusé après l’insurrection du 20 août 1955 dans le Nord constantinois est d’une lucidité que n’égale que son courage. Il se situe dans le droit fil de la proclamation du 1er Novembre 1954 qui s’adresse, rappelons-nous, non seulement aux Algériens mais aussi à la communauté européenne. Il faudra attendre 1956 pour que des positions de ce genre soient avancées par des intellectuels français initiées d’abord par l’Abbé Kerlan, Robert Barrat, Francis Jeanson... Ce dernier franchit le Rubicon et met en place une organisation de soutien au FLN. L'intention implicite de Mohamed Ben Ahmed et des principaux signataires est de créer un mouvement d’opinion chez la population européenne et juive pour l’arrêt de la guerre et la négociation avec ceux qui se battent. Le FLN n’est pas nommément désigné, mais ce sont quelques-unes de ses idées qui sont reprises par les signataires pour assurer un maximum de possibilités à une paix civile entre les communautés. Nous ne sommes qu’à quelques semaines des pouvoirs spéciaux votés à Robert Lacoste et à la généralisation de la guerre, de la répression et de la torture. Le 16 avril 1956, Souiyah Houari et Mohamed Sebaâ sont arrêtés. Le réseau Claude est démantelé. Mohamed Ben Ahmed quitte la ville et s’engage dans le maquis après un long trajet qui le conduit d’abord à Figuig, au Maroc, où il se met à la disposition d’un jeune officier de l’ALN, adjoint de Boussouf, commandant en chef de la Zone V. Il s’agit de Lotfi, alors âgé de 22 ans, jeune homme sévère, peu communicatif et doué d’un sens aigu de la discipline et de l’organisation. Il a fait ses premières armes dans le Sud oranais où il a coordonné les maquis de quatre secteurs. Il est dévoué à Boussouf qui en fait l’un de ses adjoints. Mohamed Ben Ahmed se propose de revenir à Oran pour réorganiser les réseaux FLN et apprend avec surprise que c’est à Hadj Ben Alla qu’est revenue cette mission. La surprise est d’autant plus grande qu’il imaginait Ben Alla membre de l’état-major de la Zone II. Lotfi confie à Mohamed Ben Ahmed le poste de commissaire politique de la région de Géryville sous le pseudonyme de «Mourad». La mission est double : harceler les postes militaires et regrouper les maquis isolés et les francs-tireurs. Le commando Mourad s’implante solidement sur un vaste territoire avec des hommes qui connaissent parfaitement ce terrain, tels El Aïdouni, Amari, Bouchrit Moulay Brahim. Ils deviendront tous officiers de l’ALN. Les opérations du commando se multiplient et se prolongent à tel point qu’elles font la une du quotidien Le Monde qui publie, entre les 5 et 13 juin 1957, des numéros successifs sur l’enquête faite par le journaliste Jean-François Chauvel. Ce reportage intitulé : «Un mois dans l’Ouest et le Sud algériens» souligne l’efficacité et la mobilité du commando vainement poursuivi par les hommes du colonel Katz et du commandant Devigny qui à la tête d’une division, appuyée par l’aviation tentent d’accrocher frontalement et de réduire le bataillon de l’ALN qu’ils estiment formé de 600 hommes. Nous sommes en 1957, Mourad est bien identifié par les services français comme étant Mohamed Ben Ahmed, commerçant à Oran. C’est à ce moment que sa fille Fatima Zohra est froidement abattue en nouvelle-ville- En 1959, Mourad quitte les maquis après avoir participé à la réorganisation de la Wilaya VI où des maquis isolés ou d’obédience messaliste freinaient ou empêchaient le contrôle du Comité de coordination et d’exécution (CCE) de s’exercer sur ce territoire. Il fait jonction avec le commandant Azzedine dépêché par la wilaya IV pour ramener la wilaya isolée sous le contrôle du FLN. La nomination du colonel Haoues à la tête de cette wilaya règle la question après de tragiques règlements de compte, de subversion et d’assassinats de maquisards ou de chefs dus à des pénétrations de traîtres ou à des raisons claniques. En 1959, «Mourad» devenu commandant Moussa quitte le maquis pour rejoindre les armées de l’ALN aux frontières de Tunisie et du Maroc.
Le retour du politique
Entre 1956 et 1959, la guerre de Libération nationale entre dans sa phase décisive. Les «historiques» sont morts ou arrêtés, ou assassinés comme Abane Ramdane. L’ALN est devenue en son état-major le lieu central du pouvoir au détriment du CPRA et même du GNRA, considéré dans les textes comme l’instance suprême de la révolution. Le général de Gaulle a ouvert une brèche, le 16 septembre 1959, avec son idée «Algérie algérienne». Mais ce qui est important à souligner, c’est que l’essentiel de l’ALN, des chefs politique, militaires et civils est à l’extérieur de l’Algérie. Le commandant Moussa considère que la stratégie française de verrouillage des frontières marocaine et tunisienne a permis au FLN de se doter d’une armée moderne dans son équipement et dans son organisation. Cette force armée de plus de trente mille hommes stationnés aux frontières ouest et est est un obstacle majeur à toute victoire militaire française. Les implications politiques ultérieures sur la formation de l’Etat national algérien induisent directement la suprématie du militaire sur le politique. L’ALN a restructuré le FLN dans sa propre logique en en faisant son instrument et non pas l’inverse. La crise ouverte dès 1956 à l’intérieur du CCE entre Abane Ramdane et Krim Belkacem n’est pas réglée par l’élimination du premier idéologue du FLN mais sera reportée et amplifiée entre l’état-major et le GPRA. Cette inversion des tutelles, qui aboutit à la coagulation du pouvoir à l’intérieur de l’état-major de l’ALN et donc à vider de toute autorité : les instances collégiales civiles que sont le GPRA et le CNRA, entraînera des mouvements centrifuges dangereux pour la cohésion de la révolution. L’affaire des colonels en 1959 et la guerre des wilayas après l’indépendance en sont des conséquences directes.
Le commandant Moussa est nommé commandant des forces armées à la frontière est (Tunisie). Les négociations sont annoncées à Evian I. L’état-major met en place deux commissions pour préparer le dossier militaire. Moussa quitte son poste de commandant des frontières tunisiennes au profit de Hassani. Il est membre de la commission militaire désignée pour participer aux négociations. Son nom est retenu avec celui de Hadjerès. Le GPRA désavoue ces nominations et demande à l’état-major et à Boumediene, son chef, de s’engager à son niveau le plus élevé. Ce sont finalement les commandants Kaïd Ahmed et Ali Mendjli, adjoints directs de Boumédiène qui sont désignés avec le colonel Benaouda, chef de la délégation militaire qui sera présent à Evian II, en mars 1962.
C’est sur ce fond de crise qui culmine le 15 juillet 1961 avec la démission de l’état-major conduit par Boumédiène que le commandant Moussa est nommé le 18 octobre par Ben Khedda, président du GPRA, comme chef d’état-major de l’ALN. La décision ne sera jamais appliquée. Boumédienne n’a jamais donné son avis ou son commentaire sur cette nomination.
L’intrusion du commandant Moussa au sommet de la hiérarchie du pouvoir peut étonner parce qu’il n’a pas appartenu au sérail de l’état-major de Boumediène et n’a pas gravité non plus dans les sphères du GPRA. Mohamed Ben Ahmed est porteur d’une conduite politique basée sur des principes de collégialité, de démocratie et de modernité. Il a connu les hommes qui dirigent maintenant le GPRA, et c’est leur présence dans le MTLD des années 1952-1953 qui suscite son adhésion. Les hommes sont Mehri, Benkhedda, Kiouane, Khane, Demaghlatrouss, Ferroukhi, Yazid… Ces quelques éléments biographiques ne font que cerner les grands traits de cette personnalité qui a traversé avec une grande liberté d’esprit 60 ans d’histoire immédiate de l’Algérie.
Il serait incorrect de conclure, c’est-à-dire de fermer, cette biographie. Il n’y a ici que des indices, souvent généraux et imprécis, mais ces indices démontrent la richesse humaine et intellectuelle du personnage et en même temps la richesse et la complexité de notre histoire irréductible à une vision univoque et justificatrice.
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