L’adieu aux armes du commandant Moussa Benahmed

Abdelkader Bousselham

Ancien Ambassadeur

 
 

Le commandant Moussa Benahmed a été conduit à sa dernière demeure par une foule d’amis fidèles et d’anciens frères d’armes profondément affectés par la disparition de cet homme d’exception qui n’avait cessé, sa vie durant, de se battre pour l’Algérie et pour l’homme algérien. Que ce fût au sein de l’UDMA avec Ferhat Abbas, ou parmi les militants de l’association des Oulémas que dirigeait Cheikh Bachir Ibrahimi, ou durant la guerre de libération nationale, en tant qu’officier de l’ALN dans la wilaya V, ou même après l’indépendance, Moussa Benahmed a toujours été réfractaire aux dogmes et aux idées reçues, quelles qu’ils fussent. Cette soif intangible de comprendre avant et d’être convaincu pour pouvoir mieux convaincre à son tour ceux dont il avait la charge, est devenue au fil des ans une discipline et même une manière de vivre chez lui.

Tant de rigueur dans les principes ne pouvait s’accommoder aisément avec celle de la discipline militaire, singulièrement en temps de guerre, face à l’ennemi. Aussi a-t-il dû demander à la hiérarchie de le relever de son commandement, d’autant plus qu’au plan moral et en tant que responsable de la vie de ses hommes, il estimait honnêtement que l’état-major ne lui donnait pas les moyens indispensables pour poursuivre la lutte et pour protéger les populations civiles à sa charge. Sa réaffectation à d’autres responsabilités ne passa pas inaperçue. En effet, excédé par les ordres et les contrordres sans queue ni tête de son chef, basé à Feguig, alors que lui et ses hommes affrontaient une contre-offensive aéroportée ennemie d’envergure, il lui câbla un message radio en clair resté célèbre dans les annales de l’ALN. Seul le mot de Cambronne figurait dans ce message, en grosses lettres.

Moussa était ainsi: facétieux, irrévérencieux et un tantinet insolent, même au maquis. Ce caractère difficile, exigeant et rigoureux, et en même temps enjoué et gouailleur, allait lui gagner, pour le restant de ses jours, l’admiration et l’amitié fidèle de ceux qui l’ont connu à cette époque de la lutte. Par contre, et on s’en doute bien, ce caractère ne pouvait être admis par la hiérarchie militaire. Aussi, Moussa fut-il appelé, comme on dit, à d’autres fonctions. Comme par hasard, on s’aperçut à ce moment-là que nombre d’officiers et de djounoud avaient traversé la frontière électrifiée pour venir au Maroc chercher des armes et des munitions.

A cause des arrivages de plus en plus rares et de plus en plus parcimonieux et à cause également des perfectionnements que l’ennemi ne cessait de porter au barrage électrifié de la Ligne Morice, ces officiers et ces djounoud, originaires pour la plupart de la wilaya IV et de la wilaya V, étaient restés bloqués au Maroc. On les confia donc à Moussa et on le pria de les éloigner de la frontière. A leur intention des centres d’accueil furent aménagés à Larache, près de Tanger, à Kenitra et à Casablanca. Les grands invalides de guerre furent réunis à Larache, dans un domaine privé mis gracieusement à la disposition de Moussa par un ami marocain.

Quant aux autres officiers, démobilisés et demi-solde par nécessité de service si j’ose dire, c’est à Kenitra et Casablanca qu’ils furent rassemblés. Moussa en connaissait personnellement quelques-uns, des baroudeurs et des meneurs d’hommes dont le patriotisme ardent et la bravoure étaient objet de respect et de considération parmi leurs pairs ainsi que parmi les djounoud. Leur seul défaut est qu’ils étaient pour la plupart originaires de l’Oranie, qu’ils avaient du caractère et qu’ils «rouspétaient constamment contre le sort qui leur était fait à tuer le temps dans un centre d’accueil luxueux» alors que leurs frères de combat attendaient, là-bas, les armes et les munitions qu’ils étaient venus chercher.

«Rouspéteur» né, Moussa ne pouvait rester longtemps insensible à leurs frustrations et leur angoisse L’arrestation de l’un d’eux, sa fuite éperdue pour échapper à un sort funeste, sa récupération auprès de Roi par Benkhadda, sa remise à Boumediène, suivies, quelques jours après, par son exécution devant un peloton de djounoud ébranlèrent bien des certitudes.

Le drame du capitaine Zoubir et son sacrifice suprême semèrent le doute et le désarroi au sein de la communauté de militants du FLN du Maroc et au sein des réfugiés frontaliers. Un fait était certain, Zoubir ne méritait pas le sort qui lui avait été fait par Boumediène.

C’est de cette époque certainement que date la désaffection de nombreux jeunes militants à l’égard de la chose militaire, de notre pays, de ses méthodes expéditives, de son manque de discernement et de son omnipotence. C’est de cette époque aussi que date le phénomène de rejet de la révolution par la violence, pour la violence et de la prise de pouvoir, plus tard, par les militaires.

Moussa, quant à lui, laissa tout tomber après la disparition de Zoubir pour se consacrer uniquement au grand combat de sa vie contre l’intolérance et contre ce qu’il appelait «l’obscurantisme politique des chefs militaires de l’ALN». Débatteur infatigable, cultivé, beau parleur incisif, gouailleur, Moussa savait convaincre les plus irréductibles et les plus méfiants.

J’avoue que je fus l’un d’eux. Je lui dois beaucoup. Il m’a ouvert les yeux et m’a aidé, tout particulièrement au début de l’indépendance, à démêler plus aisément l’imbroglio de la situation intérieure du pays et à m’éloigner de la scène. Je ne fus pas le seul à bénéficier de cet éveil politique précoce.

D’autres jeunes de l’époque ont tiré grand profit de la lucidité de Moussa. Je nourris, jusqu’à présent, à son égard, une gratitude sans limite pour son amitié et les leçons d’éducation politique qu’il nous a données, par le verbe et l’insubordination armée quand il le fallait, durant toute sa vie. Repose en paix, ami, tes frères ne t’oublieront pas.

 
 
 
 
Article paru le 13 Avril 2004 dans "Le Quotidien d'Oran"