Hommage au Commandant si Moussa

Boualem Bessaih

 
 

La perte d’un ami est toujours une blessure ouverte. Et quand cet ami est un patriote, avec lequel l’on a partagé les innombrables souffrances du maquis et que l’on apprenne sa mort sans avoir pu l’assister en ses derniers instants, ni jeter un regard ultime sur son visage et en dernier lieu n’avoir pu accompagner sa dépouille, alors un immense chagrin vous envahit. Et la pensée se tourne aussitôt vers d’autres figures disparues, puis les souvenirs se bousculent dans votre mémoire pour vous rappeler que tout finit par disparaître ici-bas. Et cette vérité première du Coran retentit et s’impose comme la fin inéluctable de tout parcours: «A Dieu nous appartenons et à Dieu nous retournons».

Si Moussa n’est plus. L’homme a disparu après une longue et terrible maladie. Mais le Commandant Si Moussa Ben Ahmed demeurera parmi nous, présent dans nos mémoires, témoin muet de nos souvenirs communs de nos veillées politiques, de nos anecdotes, plaisantes ou sévères, de nos jugements partagés ou contradictoires sur les faits ou sur les hommes. Car il était, avant tout, un homme de débat.

Sa vie était bien remplie. Actes courageux, langage cru et dru, gestes généreux, ont ponctué son existence. Il ne s’agit pas ici de relater sa vie ou de la décrire mais seulement de s’arrêter à certaines étapes de son parcours, pour camper le personnage et en retenir les moments forts, afin de tenter de lui rendre hommage, un hommage plutôt mesuré pour rester fidèle à sa modestie coutumière, tant il est vrai que l’humilité est l’apanage des grands.
Déjà bien avant le 1er Novembre 1954, lorsque la nature du combat politique se limitait à la lutte des partis, il était parmi les premiers et dès son jeune âge, à militer au sein de l’UDMA, le mouvement de Ferhat Abbas. Je me souviens qu’un jour, en 1960 à Tunis, alors que le hasard nous mit en face de feu Ferhat Abbas, Président du
Gouvernement provisoire, celui-ci dit: «Quel bonheur de nous retrouver aujourd’hui dans un nouveau combat sous la bannière du FLN». Il lui répondit: «moi je suis allé plus loin: l’ALN». Ferhat Abbas répliqua avec un sourire par cette phrase lapidaire qui voulait tout dire: «nous n’avons pas le même âge», puis ce fut une longue accolade. Feu Ferhat Abbas l’appréciait beaucoup tout comme il appréciait un autre ancien militant de son parti, Kaïd Ahmed «parce qu’ils avaient du caractère», disait-il, mais il ajoutait «ces deux-là, quand ils s’assemblent ils
font des étincelles et quand ils se croisent ils font des dégâts», allusion aux escarmouches verbales que se permettaient parfois les deux hommes, avec entêtement mais sans acrimonie.

Une fois désigné par le Colonel Lotfi comme Commissaire politique dans les maquis d’El-Bayadh, mon frère Si Ahmed, alla le chercher et l’installa chez moi, clandestinement pour une dizaine de jours, période pendant laquelle il s’employa à organiser des contacts en envoyant des courriers secrets écrits de sa main en y apposant son cachet et il ajoutait en post-scriptum: «pour ta sécurité après avoir lu cette lettre, brûle-la en présence du porteur». Il entamait ainsi un vaste mouvement de mobilisation sans oublier les problèmes d’intendance. Une fois son travail accompli, nous l’embarquâmes un jour de marché sur un camion de bétail, déguisé en berger, sur sa demande. Je le rejoignis au maquis, quelques mois plus tard. Habile-organisateur, il ne tarda pas à faire parler de lui. Le journal «Le Monde» avait à l’époque publié des articles où le nom du Commandant Mourad, (Son 1er nom de guerre) était largement cité. Il est vrai que la région était connue pour ses traditions guerrières et ses exploits de résistance (insurrection des Ould Sidi Cheikh en 1864 et résistance de Bouâmama en 1881) que poursuivra le Général Lyautey jusqu’en 1903 à partir de son Q.G d’Aïn Sefra.

Il y a avait aussi les figures légendaires de Boucherit et de Lamari qualifiés, alors, par l’Administration française du terme de «bandits d’honneur» mais qui étaient les premiers maquisards. Il y avait aussi des hommes de guerre, certains encore vivants, et des cadres de valeur dont je pourrais parler en d’autres occasions, car il s’agit ici d’évoquer la mémoire du Commandant Si Moussa.

Il était respecté de tous. Dans l’exercice de ses responsabilités, il était parfaitement à l’aise comme s’il était sorti d’une école de guerre. Exigeant, il l’était d’abord pour lui-même, mais il était aussi très humain. Je me souviens d’un jour, où nous commencions une longue marche sur des sentiers rocailleux, un adolescent venu fraîchement au maquis avait usé ses vieilles espadrilles et marchait les pieds ensanglantés. Il avait rejoint la montagne après avoir été galvanisé par la voie de Saout El-Arab comme il le disait lui même. Si Moussa s’arrêta, enleva ses chaussures et les lui donna, puis il continua à marcher pieds nus. Après un moment de silence, il me dit: «maintenant que l’administration a interdit la vente des pataugas, il va falloir mobiliser les cordonniers d’El-Bayadh et de la région pour nous approvisionner en sandales». Ce qui fut fait quelques semaines plus tard.

En 1958, nous fûmes, tous les deux, convoqués au Q.G de la wilaya V, alors sous commandement du Colonel Boumédiène. Celui-ci reçut chacun de nous séparément et à chacun il confia sa nouvelle mission. Cela se passait quelque part dans le Nador marocain. Le colonel Boumédiène était seul, car le frère Hadj Tewfik qui nous introduisit sans nous dire qui nous recevait, s’était éclipsé, comme d’habitude. Fumant cigarette sur cigarette, Si Boumediène, pistolet sur la table, l’oeil vif et le visage émacié, posait des questions brèves et précises; jamais il ne fit le moindre commentaire. Puis il se leva et dit. «La mission qui te sera confiée n’est pas aisée, il faut que tu sois à la hauteur de la tâche».

Quand j’ai revu si Moussa, je lui ai demandé ce qui s’est passé. Il m’a décrit le même scénario. Je lui ai dit «qui est cet homme, si fermé et si mystérieux? Si Moussa me répondit: «je ne sais pas mais je crois que c’est Boumédiène. Il a l’allure d’un grand chef et très sûr de lui».


Nous nous séparâmes pour nous retrouver l’année d’après en Tunisie à l’Etat-major général, à la frontière algéro-tunisienne où il occupa d’importantes fonctions. Là aussi, il fit parler de lui. Son esprit critique, son franc-parler, sa fougue et une grande capacité d’analyse firent de lui un interlocuteur incontournable, écouté ou controversé. Lors des négociations d’Evian, il déploya une énergie débordante en s’employant à développer ses idées et ses contre-propositions au point que, pour certains de ses collègues officiers, Si Moussa pouvait à tout moment franchir la ligne rouge qui sépare la libre critique de la rébellion ouverte. En fait c’était simplement un homme de conviction, rien de plus. C’est durant cette période là que se nouèrent les fils d’une solide et profonde amitié entre le Commandant Si Moussa et le Commandant Si Abdelkader, le futur Président Bouteflika qui appréciait hautement sa fine intelligence et son franc-parler et se plaisait à ouvrir des débats passionnés avec lui.

A l’indépendance, il se confina dans une réserve forcée qui contrariait sa nature plutôt active. D’acteur infatigable qu’il était, il devint observateur, attentif, vigilant et prêt à bondir, jusqu’au jour où en 1974, se déplaçant en voiture pour assister à Saïda, aux obsèques de feu Ahmed Medeghri, le Commandant Si El-Hocine (cet autre homme d’Etat, précocement fauché par la mort), il subit un effroyable accident de la route, où il faillit être paralysé.
Physiquement handicapé, il se retira chez lui, mais le cerceau continua à fonctionner admirablement. Ses nombreux visiteurs, responsables anciens ou nouveaux, officiers en retraite, hommes politiques, faisaient le détour par Oran pour saluer Si Moussa, et parfois solliciter son soutien pour défendre une cause. Tous témoignaient de la vivacité d’esprit de cet homme, loquace et frondeur.


Homme cultivé, il lisait beaucoup, l’histoire et la littérature avaient sa préférence. Il pouvait vous citer à loisir, aussi bien Robespierre, Napoléon ou Clémenceau, que Voltaire, Victor Hugo ou Louis Bertrand, le prototype de la littérature coloniste des années 1920. Et quand il parlait de l’histoire de l’Algérie, il allait chercher chez Jugurtha et Massinissa, la semence annonciatrice de la résistance d’Abdelkader ou de celle des Ben M’hidi.
Je venais souvent le voir après son accident avec un autre ami commun, disparu lui aussi, Hadj Tewfik Rouai qui fut officier de liaison et homme de confiance du Colonel Boumédiène et chaque fois, il disséquait l’histoire, la petite ou la grande, pour vérifier les faits, contester les dates, suspecter les versions, mesurer l’impact, afin d’aboutir à l’analyse ponctuelle.

La dernière fois que je l’ai vu, en janvier dernier, lors du décès de ma propre mère, qu’il aimait tant et dont son épouse lui avait caché la disparition pour ne pas l’attrister. Il était avec son ami de toujours Maître Rahal. Il avait perdu l’usage de la parole. Il me regarda longuement, d’un oeil encore vif et prit ma main pour la serrer. J’ai alors
compris que c’était le geste ultime de l’adieu.
Si Moussa, dors en paix. Tu t’es éteint à la veille du 8 avril 2004, tout le monde se souvient qu’au soir du 15 avril 1999, tu étais debout, heureux et triomphant. Tu nous a quittés ce jour là parce que tu savais que le 8 avril, tu ne participerais pas pleinement à la fête, ne pouvant même pas utiliser tes mains engourdies pour applaudir. Alors tu as préféré partir. Je n’ai pu, hélas, assister à tes obsèques. La foule qui t’a mené, silencieuse, à ta dernière demeure, a rendu hommage autant à l’homme qu’au patriote. Quant à moi je voulais, à travers ces lignes, écrites à la hâte sous la dictée de l’émotion, saluer à la fois l’ami, le compagnon d’armes, le républicain et l’amoureux d’El-Jazaïr.

Tu vois, Si Moussa, le monde est ainsi fait. C’est seulement lorsque le cercueil est fermé qu’on le couvre de fleurs.

Demain, j’irai dans ce cimetière où tu reposes pour m’arrêter devant ta tombe et je réciterai dans un silence
respectueux, comme un murmure, un verset du Coran.